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29-12-2007
à 09:14
, Transmis par M.Khalid
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| L'hôtel où le temps s'arrête |
L´hôtel Waldhaus, au-dessus du lac de Silvaplana. Le lieu a ouvert ses portes en 1908.Photo: Keystone
GRISONS. Centenaire, le Waldhaus de Sils a gardé son charme d'autrefois. Et les penseurs s'y bousculent.
Au rez, les notes d'une opérette interprétée, comme tous les après-midi depuis plusieurs décennies, par le trio Farkas. A l'étage, au «Bel Etage», le petit garçon parle anglais et ses chaussettes de laine rouge se remarquent de très loin. Il vrombit de la chambre centrale et sans gêne claque la porte en bois madré. «J'arrive», crie-t-il à ses parents, qui l'ont précédé dans le majestueux escalier de marbre Belle Epoque éclairé de lustres. Inutile de redouter l'inévitable crépitement du parquet. La vie est bien là, au détour des quelque 150 chambres réparties sur les quatre étages de ce château fort.
Couronnant un promontoire rocheux, l'hôtel cinq étoiles Waldhaus de Sils, en Haute-Engadine, fête en 2008 son centenaire. Une entreprise familiale de cinq générations. Avec des allures de forteresse, il domine un paysage lacustre dont la luminosité quasi boréale a fait la renommée du plateau grison. La porte vitrée en tourniquet qui sépare la loge d'entrée du reste de l'établissement ouvre sur un univers comme sorti du temps, à la fois fragile, précieux et ludique.
Ce mélange attire aujourd'hui de nombreux penseurs ou créateurs alémaniques et européens, comme l'essayiste Iso Camartin et le metteur en scène Luc Bondy, ou encore certains conseillers fédéraux. Il a aussi inspiré en 1997 Claude Chabrol pour y mettre en scène, dans Rien ne va plus, Isabelle Huppert et Michel Serrault, duo avide d'une vie explosive. Le secret?
Histoire de détails
C'est d'abord le hall, avec sa rotonde en demi-lune, ses tapis persans, ses fauteuils, Chesterfield ou plus récents, dont, à l'heure du thé, seuls les visages émergent. L'odeur du chocolat chaud de la voisine aux lunettes rouges perdue dans un roman fait s'arrêter le temps. On regarderait sans interruption, s'imaginant des comtes russes et des lords anglais. Dans le Waldhaus, beaucoup est histoire de détails, de petits riens qui font que chaque alcôve, antichambre, bibliothèque ou salon de lecture aux lambris de noyer pourrait se métamorphoser en décor de théâtre. Un luxe sobre qui peut faire rêver ou agacer.
Urs Kienberger, 55 ans, vit entre ces murs depuis son enfance. Aujourd'hui, il dirige avec sa sœur Maria et son beau-frère Felix Dietrich-Kienberger 145 collaborateurs. Il se souvient sans peine des saisons difficiles des années 1950, lorsque seuls dix clients séjournaient dans ce géant capable d'en accueillir 25 fois plus. «Pourtant, que ce soit en période de guerre ou durant une crise économique, nous n'avons jamais fermé. Lorsque je me suis à mon tour engagé dans l'aventure, avec un diplôme d'économie en poche, le projet m'a d'abord effrayé. Mais mes parents nous avaient montré qu'au-delà des problèmes il y a de grandes satisfactions.»
Ouvert en 1908, lorsque la construction hôtelière atteint son apogée dans les Grisons (lire ci-dessous), le Waldhaus est l'initiative de Josef Giger, hôtelier déjà installé à Bad Ragaz et Saint-Moritz. Il aspire à une oasis de luxe, univers clos suffisamment distant de toute localité. Pour ce faire, il investit 2,3 millions de francs, terrain compris, somme importante pour l'époque.
L'architecte Karl Koller, qui a signé le Grand Hôtel de Saint-Moritz, est chargé des plans. L'éclairage électrique, le chauffage central et les quarante salles de bains privées épatent les premiers clients. La fille de Josef Giger épousera Oskar Kienberger, appelé à reprendre les lieux dès 1918. C'est le début d'une aventure familiale florissante, notamment couronnée du titre «Hôtel historique de 2005» par Icomos, conseil international des monuments et des sites.
«L'étiquette familiale a certes un effet marketing, mais il faut faire en sorte qu'elle garde sa saveur. Que nous soyons trois pour diriger nous force au consensus et nous permet de profiter de nos caractères différents. Comme à la Confédération», plaisante Felix Dietrich. Alors, on soigne la poignée de main faite à chaque client lors du repas du soir, on écoute les confidences du médecin américain, fidèle depuis plusieurs décennies et venu avec une vingtaine de proches pour la période de Noël.
«Nous fonctionnons comme une société anonyme avec un bénéfice annuel qui avoisine les 30000 francs. Nous pourrions bien sûr faire plus, mais nous perdrions cette âme qui fait la beauté du lieu. Et personne dans la famille n'aspire à récupérer son argent», poursuit Urs Kienberger.
Intellectuels européens
«Merci pour votre art. Ce fut si agréable de travailler dans la chambre 121. Là où d'autres l'avaient déjà fait.» La dédicace, datée de mars 2005 et adressée aux propriétaires, est découverte dans un ouvrage de la peintre Anna Keel abandonné sur un pupitre Jugendstil de la Salle de lecture. L'esprit des lieux rôde à chaque étage. Réservé au tourisme estival jusqu'en 1924, le Waldhaus devient très vite, même durant les années de guerre et de crise, un refuge de luxe loin du temps et de ses velléités. Le village de Sils, que surplombe le Waldhaus, compte aujourd'hui 800 habitants et une vingtaine d'hôtels. Les maisons typiques engadinoises soignent une atmosphère éloignée du glamour de Saint-Moritz, à 10 kilomètres.
A la fin du XIXe, le philosophe Friedrich Nietzsche élit domicile dans le village. Il a la révélation de «l'éternel retour» sur les rives du lac de Silvaplana et son séjour en motivera beaucoup d'autres. Des artistes et intellectuels trouvent aussi leur oasis de réflexion ou de création, là sur le toit de l'Europe.
Et plusieurs élisent domicile dans le Waldhaus: Theodor Adorno, Hermann Hesse, Albert Einstein, Primo Levi ou encore Thomas Mann, leurs ombres se laissent imaginer derrière les écritoires.
Au fil des années, les modifications apportées à l'hôtel se sont voulues respectueuses des richesses d'origine. Depuis le début des années 1980, les dépenses annuelles avoisinent les 3 millions. Mais sans grand chambardement. Cette année, des transformations pour quelque 9 millions concernent «les coulisses», soit les cuisines et les salles du personnel. «Nous avons des frontières que d'autres n'ont pas. Ici, personne n'injecte 50 millions ou 100 millions pour un wellness. Mais cela appartient aussi à l'âme du lieu», observe Urs Kienberger.
Pourtant, Felix Dietrich insiste: «Ne parlez pas de musée. Nous soignons ce qui nous reste, ce que l'histoire nous a offert mais c'est une histoire que l'on peut toucher.» Preuve en est, pour cette année de centenaire, la transformation des lieux en scène de théâtre prévue par la famille. Pour de vrai. Ils accueillent le metteur en scène Christoph Marthaler avec lequel travaille depuis longtemps Jürg Kienberger, musicien-comédien. Et frère d'Urs et de Maria Kienberger.
Familles nombreuses
19 heures, toujours dans le hall d'entrée. Le trio Farkas a posé ses instruments, les âmes repues de musique ont rejoint la salle à manger. Autour du sapin aux boules rouges qui trône à l'entrée, les familles sont nombreuses, d'un style chic (les prix des chambres ou suites varient beaucoup: de 260 à 1200 francs avec demi-pension). Quand le Waldhaus est rempli, comme en cette fin d'année, il accueille quelque 280 hôtes. Au fil des ans, la clientèle a développé un lien de fidélité et les générations se succèdent. Ces dernières années ont été stables avec un nombre de nuitées oscillant entre 20000 et 25000 en été et entre 25000 et 30000 en hiver. La moitié des hôtes sont des Suisses, eux qui à l'origine ne représentaient que 5 à 10% de la clientèle. Parmi les autres pays représentés, l'Allemagne et l'Italie sont aux avant-postes.
Mais pas de visons, ni de coupes de champagne aux bulles explosives. Une future directrice d'un grand théâtre alémanique est venue là quelques jours pour se ressourcer. Un couple alsacien, fidèle des lieux depuis trente ans, «et avec toujours la même chambre», patiente avec un apéritif. Lui, autrefois engagé dans la politique européenne, aime la région. «Il est agréable de prendre ses aises ici. Nous sommes au calme et y rencontrons des gens intéressants. Et puis, nous pouvons nous raconter beaucoup d'histoires.»
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